14/10/2022
Fatou (fiction, mais pas tant que ça…)
Quand tu t’appelles Fatou, que t’as la couleur qui va avec ton prénom et que t’habites dans le quartier qui va avec ta couleur, tu sais que ça va pas être simple de te sentir intégrée. Quand t’es un peu trop grosse pour rentrer dans les standards de la mode et bien trop grande pour te sentir comme les autres, là aussi, tu sens que tout ne sera pas gagné d’avance. Et puis t’es une fille, et ça non plus, c’est pas si simple. Heureusement t’as tes parents. Ils en ont bien bavé pour y arriver, mais ils ont compris que sans les études, t’auras pas trop d’avenir ailleurs qu’ici. Dans ce quartier ou t’as grandi et que t’aimes pourtant beaucoup. Alors, y a le lycée, l’entrée en seconde. Nouvelle vie, nouvelles rencontres, nouvelles matières. Direct, elles t’ont repéré. Difficile de passer inaperçu avec une taille et un volume pareil. Elles, elles ont surtout vu le gabarit, le potentiel. UNSS ? Non je connais pas. Equipe de rugby ? C’est quoi ça d’abord le rugby ? Chez nous, on joue au foot, au basket…. Enfin, surtout les garçons. Essaies tu verras bien.
Elle devient celle qui pousse, qui prend les gonfles en touche. Elle sort toute cette frustration, cette violence qu’elle avait en elle. Elle compte pour les autres, pour ce qu’elle est. Ce qu’elle trouvait défauts, deviennent qualités. Elle s’éclate surtout. La douleur, elle s’en fout.
Et ce soir, à l’autre bout du monde, devant la France du rugby, la caméra est plein axe sur elle. Elle chante la Marseillaise et elle pleure, elle pleure sans trop savoir pourquoi. A sa droite, elle tient contre elle, une fille de paysan de la Haute-Loire et à sa gauche une étudiante lilloise. Ses nouvelles sœurs. Ce soir quelque part dans le monde, Fatou se sent française. Elle savait pas qu’une simple marseillaise jouée par une sono à 10 000 bornes de sa cité pouvait la faire chialer comme ça. Ce soir, Fatou, elle est française, mais surtout, ce soir, la France, elle compte beaucoup sur Fatou pour décrocher la timbale.
A toutes les Fatou et aux autres aussi
Chroniques du 25/04/2018, à retrouver dans le livre: chroniques d'un rugby ordinaire (éditions de La Flandonniére)
Capture d'écran "volée" sur le profil de Jérôme Gallo...