21/01/2026
"Passant la soirée à bavarder avec des amis dans un café d'Amsterdam, on m'a demandé de décrire ce qu'était un milonguero.
En réalité, c'est quelque chose de très difficile à expliquer pour moi. C'est une chose de le ressentir, et c'en est une autre, très différente, de pouvoir en exprimer le sens avec des mots clairs pour les autres, et de donner une idée précise de ce que je pense. Mais je vais essayer, en veillant à ne blesser personne.
Le milonguero est l'esclave de la musique, du tempo et de l'espace. Lorsqu'il danse, la musique envahit son corps et se traduit dans ses pas et ses mouvements. Il ne rate jamais un tempo. Cette fusion avec la musique produit la sensation que leurs corps parlent (chamuyan).
Le milonguero danse au ras du sol ; la gestion de l'espace est essentielle pour lui. Il suit la ronde. Ses pas, ses tours et ses déplacements sont toujours dirigés vers l'avant ; il ne dépasse jamais un autre couple et veille à ne pas gêner les autres. Il exécute sa milonguea dans l'espace disponible. Il danse pour lui-même et sa partenaire, non pour les spectateurs. Il ne cherche pas à se mettre en scène.
Un milonguero se distingue par la subtilité avec laquelle il occupe l'espace, son sens du rythme et l'intensité – ou la légèreté – des émotions qu'il transmet. Le plaisir qu'il ressent, il le transmet avec élégance au corps de la femme. Celle-ci, à son tour, le suit, généralement les yeux fermés. Elle le suit comme le parfum qu'il porte, elle reste à ses côtés dans ce joyeux voyage. Elle danse l'apilada pour lui – mais pas comme un « collier de boulets de canon ». Apilarse ne signifie pas se suspendre – ce n'est pas toujours visible pour les autres, mais il le ressent assurément.
Le milonguero s'inspire de l'orchestre, de la pièce ou de la danseuse. Il laisse aussi ses émotions influencer sa danse. Avant de commencer, il prend la femme dans ses bras, écoute la musique, sent sa respiration, les battements de son cœur, et alors seulement il fait son premier pas.
Heureusement, chaque milonguero danse de façon singulière. Leur personnalité, leur style et leur cadence leur sont propres. Il existe une grande variété parmi eux, avec une riche diversité de pas et d'expérience en danse. Bien qu'ils cèdent parfois à l'admiration, leur priorité reste toujours la femme et le sentimiento (les émotions, principale motivation de la danse). Ils sont discrets. Parfois timides, et très concentrés. Ils ne dansent pas beaucoup, mais sont exigeants dans le choix de la musique et de la partenaire. Une ou deux tandas bien exécutées suffisent à faire la soirée.
Un milonguero s'habille avec beaucoup d'élégance, soigne particulièrement le cirage de ses chaussures, le pli de son pantalon et son parfum. On les voit assis à table, observant la piste et les danseuses ; ils n'invitent à la danse que d'un hochement de tête (« de cabeceo ») ou d'un mouvement des yeux (« de ojito »). Il y a aussi les milongueras – nombreuses et talentueuses. Elles semblent intemporelles. Leur posture, le charme de leur démarche et la subtilité de leurs mouvements inspirent le danseur, et c'est grâce à elles qu'il rayonne. Elles sont tout simplement sublimes !
Je crois qu'il est absurde de prétendre que quelqu'un est numéro un ou le meilleur, ou qu'on s'approprie un pas, ou encore de dire que d'autres ont volé le pas de quelqu'un d'autre. Nous avons tous appris des autres et adapté ces apprentissages à notre personnalité. Et nous continuerons d'apprendre les uns des autres dans un processus sans fin. C'est ainsi que nous enrichissons notre danse, le tango. Le tango, comme les sentiments, n'a pas et n'a jamais eu de propriétaire.
La danse (milonguear), tout comme l'apprentissage de la danse, devrait être une joie, et non une obligation, une compétition ou un labeur pénible ; nous en avons déjà bien assez dans notre vie quotidienne. Notre devoir et notre responsabilité de professeurs ne consistent pas à submerger nos élèves de nos compétences et de nos connaissances, mais à les transmettre avec sensibilité et simplicité. Nous devons donc éviter de confondre nos talents de danseurs ou d'interprètes avec nos aptitudes pédagogiques. Il est essentiel, non seulement de compter le nombre d'élèves – ce qui est certes important financièrement –, mais aussi de faire un bilan honnête et d'observer combien d'entre eux pratiquent le « milonguear » dans les salons. Nous devons être sincères avec nous-mêmes si nous voulons voir le tango se développer.
Je tiens à exprimer ma profonde gratitude à tous les élèves qui m'ont fait confiance, dans tous les endroits où j'ai enseigné le tango. Je remercie également leurs professeurs (de tous styles et de toutes nationalités) pour leur passion de promouvoir le tango et pour m'avoir toujours entouré, même lorsque je ne parle pas leur langue ou que j'ignore leurs coutumes. Le tango, dans tous les coins du monde où j'ai dansé, me fait me sentir chez moi partout où je vais. Bailando tangos uno nunca esta sólo."
Oscar (« Cacho ») Dante
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