23/04/2026
Agriculteurs et paysans : ici on réglemente, ailleurs on écoule
Je ne connaissais pas Kyria et la La Table de Gaya
J’ai vu passer son histoire. Puis celles de nos agriculteurs, furieux face à la vaccination.
J’ai appelé. J’ai voulu comprendre.
J’avais besoin de témoignages pour croiser les faits.
Et j’ai compris que le débat était mal posé.
Ce débat ne se réduit pas à une querelle entre « pro » et « anti » vaccin.
C’est la confrontation entre une exigence sanitaire élevée en France et un libre-échange international qui ne l’intègre pas, voire qui pénalise ceux qui la respectent.
Tout commence par la vaccination.
Elle peut être nécessaire.
Mais elle suscite des interrogations.
Les autorités sanitaires, notamment l’ANSES et la WOAH, rappellent qu’elle réduit fortement le risque, sans l’annuler totalement, et qu’elle nécessite un délai pour être pleinement efficace.
Elle s’accompagne d’effets transitoires, notamment une baisse temporaire de la production laitière.
Ces effets sont limités. Mais ils existent.
Et ils ont un coût pour les éleveurs.
Un coût que personne ne veut vraiment regarder en face.
Ce coût est aussi économique.
Un bovin vacciné reste vendable, mais devient plus difficile à écouler.
Les acheteurs se raréfient et les prix se dégradent.
Des pertes pouvant approcher 300 € par animal ont été évoquées (Sénat français).
La France est le premier exportateur européen de bovins vivants (Institut de l’Élevage).
Elle dépend fortement de ses débouchés, notamment vers l’Italie et l’Espagne.
Quand ces flux ralentissent, parce que les bovins deviennent moins attractifs en raison de la DNC ou du statut vaccinal, ce n’est pas un simple ajustement.
C’est une désorganisation, en particulier pour les petits éleveurs.
Et, pour certains, la perspective de devoir arrêter.
Pendant ce temps, aux États-Unis et dans le Mercosur, la situation diffère.
À ce stade, les stratégies sanitaires varient, avec des niveaux de contrainte et de vaccination souvent moins pénalisants pour la commercialisation immédiate.
Ils vendent.
On affirme que les règles sont les mêmes. C’est inexact. En réalité, les systèmes diffèrent.
L’Union européenne repose sur une traçabilité individuelle très fine, de l’animal à l’assiette.
À l’inverse, dans plusieurs pays du Mercosur comme le Brésil ou l’Argentine, les contrôles se concentrent davantage sur les étapes finales, notamment à l’abattoir et à l’export, sous l’autorité d’organismes sanitaires nationaux.
Ces modèles ne sont pas équivalents.
Et pourtant, ils se retrouvent en concurrence directe.
Ce n’est pas une tricherie.
Mais c’est une asymétrie structurelle.
Nous avons construit en Europe un modèle agricole exigeant, traçable, protecteur.
Mais avons-nous veillé à ce que ces exigences s’appliquent de manière équivalente aux produits importés ?
Autrement dit : demandons-nous à nos éleveurs ce que nous n’exigeons pas de nos partenaires commerciaux ?
Nous avons construit un modèle exigeant.
Mais nous l’avons exposé à un marché ouvert, concurrentiel et asymétrique.
Et la France en paie le prix.
Les grandes structures absorbent.
Les petites exploitations encaissent.
Chaque année en France, on compte environ 300 à 400 suicides dans le monde agricole, avec un sur-risque de 40 à 60 % selon la MSA.
La crise sanitaire liée à la DNC ne crée pas cette fragilité.
Elle l’aggrave.
La vaccination, les contraintes administratives et les restrictions de marché produisent une triple peine :
une contrainte sanitaire
un impact économique immédiat
une perte de compétitivité
Face à cela, le débat se simplifie.
On caricature les éleveurs.
On stigmatise les agriculteurs.
On évite la question centrale.
Ce que vivent nos éleveurs illustre une faille économique dans l’articulation entre normes sanitaires et libre-échange.
Deux options :
Assumer collectivement le coût de notre exigence.
Ou poursuivre l’ouverture sans correction.
Dans ce cas, la conclusion est connue :
La production se déplacera là où les contraintes sont moindres, vers des systèmes où les exigences sanitaires reposent différemment sur les producteurs.
Et avec elle, la disparition progressive des exploitations les plus fragiles.
Le jour où plus aucun éleveur n’acceptera de payer ce prix, il n’y aura plus d’éleveurs à protéger.
Il n’y aura plus de modèle à défendre.
Il n’y aura plus que des importations à bas coût, une industrie agroalimentaire dominante, et le souvenir d’une souveraineté que nous aurons nous-mêmes démantelée.
On ne peut pas produire mieux ici et importer autrement sans renoncer, à terme, à toute souveraineté alimentaire…