21/11/2023
Récit d’une transatlantique unique
Cette deuxième étape, je l’ai conceptualisée comme un match de football. D’abord le tour d’honneur, puis deux mi-temps contre un adversaire qui était difficile à cerner. Son identité était floue : serait-ce moi-même, les concurrents voulant me dérober ma première place, la météo et la mer, les caprices des grains ? Ça a été un mélange de tout ça, je vous explique.
Le tour d’honneur commence à La Palma, après des préparatifs minutieux, aidé de ma généreuse maman. Jamais je ne suis parti aussi lourd en course, 17 jours de bouffe, 130 litres d’eau, de quoi réparer presque tout à bord. Cette fois c’est un départ vers l’inconnu, les papillons dans le ventre. Bon départ du premier coup, les conditions ne sont pas simples car le vent est très timide, et le parcours nous oblige à filer au Sud contourner l’île El Hierro. C’est ainsi que la flotte se livre une bataille pendant 24h où chaque mètre compte, et à ce jeu-là le premier qui s’endort a perdu. Insensé, improbable, et en même temps grisant, on se bat pour des mètres alors qu’il y a 2500 miles nautiques et probablement 15 jours de mer devant nous…
Fin du tour d’honneur au coin Sud d’El Hierro, je m’en sors que moyennement bien, mais je sais que la course sera longue. Ici, il est temps d’annoncer la stratégie long terme et vous avez pu voir sur la carto il y en a eu pour tous les goûts ! Les alizés décidemment timides cette année ont été coupés par un grand front froid. Dans cette situation, deux grands choix s’offraient à nous : 1. Filer au Sud, voire au Sud-Est à reculons pour aller trouver les alizés profonds, ceux qui sont trop au Sud que pour se faire casser par les fronts. 2. L’autre choix, foncer dans le front plein Nord au près pour aller à la rencontre de la transition derrière le front et être aux premières loges du retour des alizés. J’optais initialement pour ce deuxième choix, mais cette après-midi-là, la mise à jour météo quotidienne nous annonce que la transition promise au Nord allait être timide et le vent attendu à 20+ nœuds dans la prévision initiale se serait essoufflé à seulement 5 petits nœuds. C’est donc une stratégie intermédiaire que je suis contraint de choisir, la route en travers ne vaut plus la chandelle à mon sens. Je coupe le fromage et je fais de la route vers l’Ouest tant que possible.
Nous sommes une bonne partie de la flotte à prendre cette décision, et pendant plusieurs jours, j’aurai la chance de partager mes doutes, réflexions, idées, et quelques conversations VHF avec deux copains d’entrainement. Comme les samedis à Concarneau, Ulysse (1025) est en lièvre, et Fred (895) en poursuivant. Un jeu de vitesse si haletant que j’en ai rempli des pages entières de mon carnet de bord avec la distance et relèvement de leurs positions. Si je rattrapais Ulysse ou que je me défaisais de Fred, c’était que le réglage était bon !! C’est ensemble que nous nous sommes faits cueillir et avons découvert les alizés. Je me souviendrai d’une journée où les grains tant redoutés ne nous ont laissé que peu de répit. D’abord le gros nuage qui se forme au loin, qui arrive sur nous, le sentiment qu’il va se passer quelque chose, et la difficulté à le prévoir. Nous essayons de théoriser par la pratique et de se placer au mieux, jusqu’à se retrouver par 30 nœuds avec notre grand spi dans une mer devenue plate comme un étang par la pluie torrentielle, malgré le vent déchaîné. 5 minutes plus t**d c’est la pétole. A ne plus rien y comprendre, on en rigole, mais je m’inquiète s’il va falloir faire avec ces grains encore 10 jours, car nous sommes à peine à la moitié du parcours.
Toujours dans l’ordre, mais alors que l’élastique des trois larrons d’entrainement s’est tendu, nous n’arrivons presque plus à se joindre par radio. Nous franchissons le waypoint de mi-parcours, la deuxième mi-temps du match commence. Celle-ci sera particulièrement dure. D’abord parce qu’à bord, malgré la conception qu’on peut en avoir, la vie est inhospitalière. Dehors dans le cockpit ou à la barre, il ne se passe pas 2 minutes avant de recevoir une vague sur la figure et d’avoir les fringues trempées. A l’intérieur c’est un autre problème, très peu de ventilation, et une vraie fournaise en journée. Je vous partage ma meilleure technique ? Vêtu d’un slip et d’un t-shirt, je passe un peu de temps dehors pour régler les voiles, puis en rentrant (trempé évidemment), je passe mes vêtements dans le seau d’eau douce, je les essore, et je les remets mouillés, de toute façon, à ma prochaine sortie ce sera rebelote. C’est ce que j’ai trouvé de mieux pour survivre à cette machine à laver salée. Imaginez l’état de ma peau après 15 jours de mer.
Ensuite cette deuxième mi-temps sera dure parce que je la passerai quasiment seul. Seul à devoir se confronter à la mer devenue croisée, un vrai champ de bosses. Imaginez-vous faire une course dans un terrain vague avec une Ferrari rabaissée. Il faut évidemment ralentir sous peine de tout casser. Et quand il faut ralentir en n’ayant aucun concurrent à sa portée, on se dit qu’il y en a forcément qui vont plus vite… On y pense, on y repense, on finit par ne plus savoir en dormir, devenir impatient avec soi-même, son bateau. Une nouvelle dimension à cette course en solitaire. Heureusement, dans cette tourmente, les grains nous ont laissé tranquille et niveau météo, une stratégie claire s’est dessinée pour la fin du parcours. A ce stade, la famille, amis, collègues, et plus généralement toute ma vie à terre commence à terriblement me manquer. Je me raccroche à tous les mots qu’on m’a écrits dans mon bateau, à tous les post-its et cartes variées qu’on a glissés dans mes sacs de nourriture. Chaque jour j’en pleure, mais chaque jour me rapproche de l’arrivée.
A l’approche de la Désirade, à une vingtaine de miles de l’arrivée, je me suis risqué à calculer si on m’avait dérobé ma première place. J’en viens assez vite à la conclusion que Luca (998) et Felix (1028) ont été impressionnants de vitesse et ont réussi, mais je ne vais pas beaucoup plus loin dans la réflexion, alors que je suis sur le podium général provisoire. La suite, vous la connaissez, par fatigue, inadvertance, je commets l’erreur de laisser les îles de Petite-Terre du mauvais côté… Malgré l’abnégation dont j’ai fait preuve en repartant en mer après une première arrivée assommante, je ne réussirai pas à faire reconnaître mon combat auprès du jury, et je me fais finalement sanctionner de 12 heures de pénalité supplémentaires à mon temps de deuxième arrivée. Je finis donc 29e de la deuxième étape et 14e du classement général de cette Mini Transat. Une performance tout à fait honnête qui répond aisément à mes ambitions de Top 15 quand on m’a interrogé aux Sables d’Olonne en septembre dernier. Elle est évidemment regrettable quand on s’est pris au jeu après une victoire d’étape et quand on commet une erreur si bête, mais qu’importe. Ce que j’étais venu chercher ici était un dépassement de soi, l’accomplissement d’un rêve dont j’ai écrit les premières lignes il y a 8 ans, et j’ai trouvé bien plus que ce que j’étais venu chercher.
Cette fois je peux l’écrire, j’ai fait la Mini Transat, et je suis fier de la manière ! Ceci, personne ne pourra me l’enlever. Par ailleurs et surtout, j’ai la chance d’avoir partagé ce projet avec vous tous qui m’avez soutenu, depuis maintenant des semaines, des mois, des années. Ça a été un plaisir immense que de vous lire tous et chacun. Je prends un peu de temps mais je vais vous répondre un par un, j’y tiens.
Je vous embrasse depuis les cocotiers, où je profite encore quelques jours avant le retour à la réalité et à l’hiver début décembre.
Mic
PS: je vais avoir du mal à vous illustrer le récit, la GoPro ayant filé au fond de l'eau lors de la manoeuvre de retour en mer en Guadeloupe...