29/07/2023
Un excellent texte (comme d'habitude) de Sylvain Tesson paru dans le Point du 13-07-2023
A méditer...
Des hommes et des pieux
Cette année, le mont Blanc fut le théâtre d'une histoire comme la France les affectionne. La pantalonnade emprunte au M. Perrichon de Labiche et aux Ronds-de-cuir de Georges Courteline. Elle fait rire mais de loin.
Résumons : le mont Blanc fait chaque année les frais d'un assaut de masse. Depuis vingt ans, les réseaux sociaux encouragent les transhumances vers les trophées globalisés. Avec la Grande Barrière de corail et le saut en parachute à Dubai, le mont Blanc est une pièce de choix. 2000 personnes tentent de le gravir chaque année. L'administration dont le rôle est de réguler les masses, a tenté de rationaliser la ruée. Réservation de refuge, contrôle de gendarmerie au pied de la montagne : le fougueux maire de St Gervais ne veut pas laisser la voie normale devenir l'autoroute de la cohue.
Au printemps 2022, sur l'arête sommitale, à 400 mètres du sommet, une crevasse s'est ouverte, rendant scabreuse la fin de l'ascension. Dès lors, seuls les alpinistes confirmés semblaient en mesure d'atteindre le sommet. La grande machinerie économique se trouvait grippée par l'accident de terrain. Pour ne pas ralentir l'activité et ne pas laisser dormir la poule aux oeufs d'or, les guides de St Gervais décidèrent d'installer des pieux métalliques permettant à la "noria" de continuer à cheminer sur le mont Blanc.
Christophe Profit, célèbre alpiniste et guide haute montagne inspiré, mélange de chevalier arthurien et de Don Quichotte, est monté arracher ces pieux qu'il considérait comme des banderilles dénaturant la sauvagerie des lieux. Il ne concevait pas que l'on aménageât une promenade commerciale sur le toit de l'Europe (de l'ouest). Si on voulait monter là-haut, il fallait en être capable. On pouvait aussi s'octroyer les services d'un guide. En somme, il rendait ses lettres à l'alpinisme, épreuve ardue dont le succès garantit la fierté de l'accomplissement.
Il ôta les pieux, les déposa drôlatiquement aux pieds du maire lors de la fête des guides (tel Vercingétorix jetant ses armes aux pieds de César), fut accusé de les avoir volés, fut mis à l'amende par le tribunal, démissionna de la Compagnie des guides sans qu'on le retienne trop ardemment et se retrouva lâché par ses confrères eux-mêmes, soucieux de continuer à hisser le "client" au sommet. Ce fut Clochemerle (sans la qualité du verbe) au pays de Frison-Roche (sans la tendresse du romancier). L'histoire allie le ridicule à l'injuste. Comme d'habitude en France, le plus excellent se trouve le plus condamné. Certes, l'enjeu de cette arlequinade est infime. Pendant ce temps, tout fond en haut, tout se délite en bas, tout s'assèche au milieu. Mais le symbole de la farce est tragique. Que le mont Blanc, à 4 800 mètres d'altitude, soit aujourd'hui aménagé et régulé comme un rond-point et qu'il devienne un sujet de tribunal prouve que la liberté recule.
Le blanc représente pour une catégorie d'esprits lyriques la patrie de l'inutile, du beau et du noble. Là-haut, on échappe à la matrice techno-structurelle. "Les dieux se retirent" disait Léon Bloy. Le blanc se rétracte. La liberté s'enfuit. Rassurez-vous, citoyens, on atteindra bientôt le sommet par une main courante : l'économie est sauve.