28/12/2021
J1
Foix. 5h du mat. Dring. Nous nous levons du sommier complètement desséchés. Hier nous avons mangé une fondue savoyarde. Au réveil, on cherche l’eau comme du lierre sur une façade. Nous compactons dans la voiture nos sacs trop lourds préparés la veille. À l’heure où seuls lesboulangers sont levés, on fonce au lieu de rendez-vous numéro 1 et on récupère un Pierre Luigi quin’a que deux heures de sommeil sous les aisselles. Autant vous dire que les discussions ne sont pasgrandioses dans le Berlingo utilitaire nous conduisant au lieu de rendez-vous numéro 2. Nousrécupérons El titan, Christophe, tout heureux. Le coffre de la voiture ne s’ouvre pas. Malgré cela,nous chargeons des kgs de matos comme si nous allions faire la guerre de Sécession. Il y en a du
sol au plafond et avons du mal à nous faxer entre les skis et les piolets.
Chauffage à fond dans la voiture, nous commençons à prévoir l’itinéraire de notre week-end qui semble long et périlleux. Je fais l’erreur d’ouvrir un vieux fromage de brebis qui pue les pieds. Debon matin, ça nous file la g***e. Nous passons la frontière puis Soldeù (prononcé Sold[eu] parChristophe). CRAC !, frein à main. Nous sortons de la voiture : PETARDO, sa caille ! On met lespeaux et les sacs sur le dos pour prendre la piste du Val d’Inclès, tambours battants. La nuit est
claire et les étoiles scintillent. La lune nous domine dans l’axe de notre progression. Nous avonstous les yeux écarquillés vers le ciel. Seules nos respirations bruyantes viennent perturber le calmequi règne en demeure. Puis, la clarté orangée du ciel se dévoile : le jour se lève. L’instant estsuspendu. C’est sublime.
3h heures d’approche dans de la neige fraîche plus t**d, nous parvenons aux pieds d’une cascadede Joclar bien maigre qui a mauvaise allure ... Nous apercevons une ligne dans la goulotte la plus àdroite qui pourrait se prêter à la grimpe. Révision rapide des relais pour Momo (surnomméMohammed) qui va vivre ses premiers pas dans un Joclar décimé par la neige. Premier relais, easy !Second relais, easy ! Troisième relais, pas easy … La glace est inconsistante et la couche est trèsmaigre rendant le brochage de plus en plus engagé. La cascade craque à intervalles courts nousrappelant qu’à tout moment, les blaireaux que nous sommes peuvent ramasser une montagne deglaçons sur la margoulette. Quel bonheur d’être là ! R3 fait sur broches cravatées à 3/4 dans laglace… Christophe, là haut, ne ternit pas sa réputation de déménageur et casse tout sur sonpassage sans même annoncer. 10 mètres plus bas, c’est une pluie de parpaings qui s’abat sur nous.
On se plaque sur la glace comme des poissons nettoyeur d’aquarium. Malheureusement, cela nenous empêche pas de prendre la foudre. BARGTH ! Un bloc me tombe sur l’épaule droite. Morganeest près de moi, imperturbable et calme. Avec le recul, je crois qu’elle était déjà en mode « survie »à ce moment-là. Pierre Luigi parvient au relais dans un calme olympien. La dernière longueur en3+, mêlant mixte et glace, est une traversée obliquant à droite pour rejoindre l’ultime relais sur unbloc à l’aplomb de la cascade. Ni une ni deux, on plie boutique pour rejoindre le refuge du Rhule.
La nuit s’approchant à grand pas, nous hâtons la marche et parvenons rapidement à notre logis dusoir. Celui-ci est littéralement enseveli de neige si bien que nos pas frôlent le niveau de la toiture.Par conséquent, nous sortons pelles, patience et bonne volonté pour accéder à la porte. Après 20minutes d’effort à 8 mains, nous parvenons à quelque chose : CLOC CLOC ! Manque de bol ce n’estque la table, il reste 1 mètre à creuser ... Nous parvenons enfin à ouvrir cette satanée porte etentrer dans le congélateur du refuge qui dispose déjà d’une grande notoriété en Ariège. Nouspassons le clair de la soirée à faire fondre de la neige pour notre approvisionnement en eau. Lalégende raconte que Morgane, assoiffée, aurait bu l’équivalent de 17 litres d’eau fondue. À 21h et
des brouettes, nous nous collons tous les quatre comme des sardines dans une boîte et empilonsles couvertures tels des pancakes trop cuits.
J2
Refuge du Rhule. 5h du mat. DRING. Même heure, même chaîne. La pièce dans laquelle nous noustrouvons a entièrement condensé. Le givre tapisse les couvertures. On boit et mange un coup touten enfilant le baudrier. Nous savons qu’aujourd’hui chaque minute va compter si nous voulonstoucher la pierre sommitale.
Dehors, c’est spectaculaire. Je n’ai jamais vu une nuit aussi claire. La lune illumine l’arête commeun projecteur dans un théâtre rappelant ce que Mario Colonel appelait « les chemins du ciel », enmode tremplin vers les étoiles. C’est superbe !
Il nous suffit de 17 minutes de brassage dans la neige à peine tassée par un regel matinal relatifpour atteindre le pied. L’exercice de l’arête hivernale est assez impressionnant nous rendantquelque peu fébriles sur nos premiers pas : on pose des câblés dans tous les sens, on fait des relaistous les 30 mètres sans privilégier la corde tendue etc … On perd du temps malgré un rythme degrimpe assez soutenu. Nous galopons littéralement sur l’arête comme des enfants hyperactifs
drogués au Coca. Au premier vrai relais, nous prenons quelques secondes pour admirer le
spectacle s’offrant à nous : les lumières du jour se sont progressivement allumées. Nous, pauvresblaireaux bien déterminés à plier l’arête dans un temps certain, n’avions même pas pris le tempsde contempler la splendeur des lieux, impénétrables avec un tel niveau de neige, hostiles etinhospitaliers comme l’Ariège peut nous offrir. L’air que nous respirons est glacé. Au loin, le Pic dela Coume d’Enfer domine ses prédécesseurs : les Pic de Ransol et de la Portaneille. Près de nous,comme un serviteur, le Pic N***e de Joclar se dresse. Tous sont vêtus d’un blanc rayonnant. Ici
haut, nous sommes bien-heureux comme si, l’espace d’un instant, l’Aston nous appartenait.
- Pierre Luigi (tout bas) : « ya pas à dire, la Haute Ariège en hiver, c’est quand même magnifique ».
- Christophe (comme un supporteur argentin dans un stade) : « Morgane, dépaaaaaaart ! ».
La longueur dite « clé » est franchie assez facilement par nos deux cordées. Quelques spits ont étédéposés ci et là mais le gaz à nos fesses nous contraint à la détermination.
Le mixte, ce n’est vraiment pas mon fort. Je danse comme ma grand mère au bal musette. Momocommence à gémir dans les pas durs. En contre bas, nous haranguons de toutes nos forces : « AllezMomo, solide !!! ». La neige est granuleuse et ne facilite pas notre progression dans les zones demixte. Qui plus est, c’est Christophe devant. Et le bougre n’est pas connu pour sa finesse ou sescookies vegan faits maison. Il boulègue (verbe occitan signifiant remuer, mélanger) tout sur son
passage. Au relais, il nous déverse blocs de glace et neige en quasi continu. On se régale ! Sur lerocher, on se débrouille plutôt pas mal. Mais dans du mixte vertical, ce n’est pas la même histoire… Nous parvenons enfin à la longueur décisive du haut du deuxième gendarme. Nous observonsChristophe évoluer dedans. Il pose 3 freinds sur 30 mètres et force pour le réta final… Je risnerveusement en me disant : « Dément, je vais crever ! ». La peur m’envahit mais pas question deréchapper. Momo s’y lance en hurlant comme une souris qu’on coince dans une porte vitrée mais
sort de là sans encombre. Par défaut de temps (et de mental, il ne faudrait pas se trouver des
excuses), il me lance une corde. Je pars dedans. C’est dur, physique et psychologique. ABO ! Je sorsdu réta final en hurlant et jurant : « la pu**, la pu** ! ». Pierre Luigi suit en y mettant aussi lepaquet mais plus sobrement, sans un murmure (quelle coquine celui-là). On sort finalement del’arête trop t**d … Nous allons devoir taper le rappel et réchapper à 1h de marche du sommet…C’est donc entre frustration et satisfaction que nous descendons les couloirs N littéralement farcis
d’une puff légère et douce. Malheureusement, les lattes sont restées au refuge que nous
atteignons finalement en très peu de temps. A notre grande stupéfaction, un mec est là en
raquette. J’étais à deux doigt d’y offrir un autocollant des blaireaux … Nous en profitons pour faireune photo typée Paris Match avec l’arête en arrière plan.
Sous un soleil qui nous brûle le cocotier, nous entamons le retour à ski vers le Val d’Inclès
autrement appelé le chemin de croix de Morgane. Rapidement, nous faisons pied sur le lac gelé deFontargente. Le paysage qui nous entoure est lunaire et pur. Des congères gigantesques et soufflés par les vents nous servent de trottoir. Au loin, nous apercevons le col de Fontargentesymbolisant la fin d’une aventure incroyable et, pour Momo, le salut d’une blairelle démolie par lafatigue. Mais notre nouvelle partenaire disposant d’une ténacité sans égal, après un ultime coup
de rein, fait pied au col, un humble sourire aux lèvres. SCRATCH ! On retire les peaux et dévalons1000 mètres de descente entre les sapins. La neige est hasardeuse et hétérogène. Elle n’est pasdégueu mais avec les 12 kgs sur le dos, nous skions comme des tanches. Arrivés sains et saufs aucreux de la vallée, la partie n’est toujours pas terminée : une heure de faux plat en mode patineurpour rejoindre la voiture. Une fois le parking atteint, nous attendons patiemment Morgane. L’apercevant au loin, je m’approche d’elle. Elle est littéralement en kit. Son visage est meurtri. Je
me suis demandé si elle n’allait pas m’envoyer les skis dans la tronche alors pour éviter le dramej’ai saisi les skis d’une main ferme et lui ai donné une grande tape réconfortante sur l’épaule del’autre : « Bravo Momo, ça fait mal mais qu’est ce que c’est bon ».
Puisse le récit d’un voyageextraordinaire dans l’Aston, sanctuaire des Pyrénées Ariégeoise, rendre compte de ton courage et ta détermination.
Écrit par Loïc POUGET GALTIER
FFCAM - Club Alpin Français
Club Alpin Français de Toulouse - Caf Toulouse
Ariège, le Département