07/03/2024
Aujourd'hui c'était mon tout premier jour à l'ehpad avec Raphaëlle dite Marie-Clou, ma collègue et amie clown. Première intervention d'une année à venir dans cet EHPAD.
J'ai de l'appréhension à être face à la fin humaine, à l'absence, au désarroi, aux souvenirs effacés... comment vais je accueillir cette détresse? Je me positionne en professionnelle en choisissant de laisser une place en moi à cet état de clown qui me permet d'accueillir sans jugement, simplement.
Nous commençons. Je me refugie derrière mon piano. En face de moi, Andrée pleure, Huguette et Christiane semblent dormir tellement elles sont loins, Chantal tremble de tout ses membres recroquevillés pendant que Dani me scrute d'un air méfiant et agressif.
Nous chantons, nous nommons les prénoms et déjà, les visages changent. Ces personnes sont appelées par leur prénom et sont individuellement importantes.
Arrive le moment du voyage sonore. Tambour océan, tamboa, kalimba, et accordéon. Raphaëlle et moi tissons le lien avec chaque être singulier, tout en restant ensemble main dans la main. On le fait à 2!
C'est au tour d'Huguette, toujours si loin de moi. De la position en face, je décide de faire un pas de côté et de me mettre à côté d'elle pour regarder dans la même direction et tenter d'être avec elle, juste là, avec mes sons et ma tendresse. Huguette tourne la tête, plonge ses yeux bleus délavés par le temps dans mes yeux et me sourit. Une fraction de seconde. Cette seconde a un goût d'éternité : je perçois un petit bout de son âme. Nous nous prenons la main. Sa peau est si douce...comme un bébé venant de naître.
Quand vient le tour de Andrée, les sanglots sont toujours présent, elle gemit de manière incomprehensible. Andrée est perdue, affolée. Je suis en face d'elle, accroupie à sa hauteur. Une chanson que me chantait ma grand-mère arrive dans mon oreille. Avec mes vagues souvenirs, je l'entonne en tenant ses deux mains avec mes yeux qui ne la lâchent pas. Pas une seconde. "Un petit poisson, un petit oiseau s'aimaient d'amour tendre mais comment s'y prendre, quand on vit la haut?". Les gémissements cessent instantanément. Andrée chante! Cette femme qui n'a plus les mots pour exprimer ses besoins chante, et juste! Nous restons ainsi à chanter en boucle plusieurs fois le refrain que je connais. Je sens ma grand-mère présente. Mes souvenirs se mêlent à cette femme en face de moi. L'émotion est grande. Grande joie!
10h se sont passées dans cet EHPAD et j'ai tant et tant d'anecdotes à raconter. Je prends le temps de les poser par écrit afin que ces bouts d'humanité puissent rester scellés. Traces simples de joie et d'espérance pour notre humanité.