18/10/2022
Les éclopés du running
LOISIRS
Ils ont les ongles de pieds tout noirs dans leurs baskets trop petites. Se font des entorses, souffrent de tendinite. Trop sûrs de leur forme, les coureurs du macadam ?
Maroussia Dubreuil
Douze millions de Français courent à petites foulées sur les littoraux aménagés, le long des chemins de halage ou dans les villes, goûtant aux vertus de la sérotonine, cette hormone du bonheur délivrée après que l’organisme s’est adapté à l’effort. Quatre fois plus nombreux qu’il y a vingt ans, selon le Baromètre du running 2022, ils se lancent avec la ferveur du converti, enfilent des manchons de compression, glissent leur téléphone dans un brassard et leur bouteille au ceinturon, se nourrissent de smoothies et de boissons gazeuses vitaminées, mesurent leurs efforts sur un bracelet cardiofréquencemètre et tiennent le cap à l’aide d’une montre GPS.
Avec plus de 850 millions d’euros de chiffre d’affaires par an – deux fois plus que celui du football, selon Union Sport & Cycle, syndicat professionnel qui représente le secteur marchand du sport –, le marché français des chaussures, du textile et des accessoires de running se frotte les semelles : grâce à son équipement flambant neuf, n’importe quel joggeur tranquille (et qui, par définition, trotte) passe pour un runner ambitieux (qui court de manière plus intensive). Mais, bien souvent, ces météores du macadam ou du sable se blessent pour avoir surestimé leurs capacités… « Je me suis littéralement retrouvée avec un muscle qui se baladait dans le mollet faute de m’être suffisamment échauffée en plein hiver », explique Beryl Brianceau, 28 ans, sportive depuis l’enfance. Les chiffres diffèrent selon les études, mais la majorité d’entre elles s’accordent sur le fait que de 30 % à 50 % des coureurs sont concernés chaque année. « A partir de 40 ans, ça tombe comme des mouches », a observé autour de lui Ahmed Tarzi, 41 ans, ancien runner compulsif, obsédé par sa vitesse, qui se remet difficilement d’une hernie discale.
« Beaucoup de gens utilisent la course à pied pour se mettre en forme, mais je recommanderais vraiment de se remettre en forme pour se mettre à courir », a déclaré il y a peu, dans une sorte de révolution copernicienne du footing, Irene Davis, experte en biomécanique de la course à pied à l’université de Floride du Sud (New York Times, 13 mai 2022). A Montmartre, haut lieu parisien du dénivelé et de l’escalier, Perrine Blétry, ostéopathe, reçoit au moins un joggeur par jour : « On trouve principalement des problématiques de posture : des douleurs au niveau des genoux et des chevilles, des tendinites dont la plus connue est le syndrome de l’essuie-glace [inflammation de la bandelette fibreuse qui s’étend de la hanche au tibia]. Sans compter les entorses et les fractures liées à des changements de terrain, de mauvaises chaussées et des chaussures inadaptées. »
En se popularisant, le jogging a été de plus en plus considéré comme une activité innée, un réflexe, qui ne demande pas de technique particulière. De fait, quoi de plus naturel que de cavaler derrière un ballon, son chien ou un bus tout au long de la vie ? Dès ses débuts, la course à pied s’est présentée comme un sport pour tous, « pour les retraités, les mères de famille, les Indiens et les obèses », formulait dans son jeune âge Alberto Arroyo (1916-2010), le premier joggeur de Central Park. A 19 ans, le garçon se mit à courir pour le plaisir dans de lourdes bottes de chantier autour du Reservoir, le vaste plan d’eau au cœur du parc new-yorkais, en suivant quelques boxeurs pros à l’entraînement. Sa vie durant, il avala jusqu’à une trentaine de kilomètres par jour, en marche arrière, en crabe ou avec un ballon… Il finit par se déplacer en s’appuyant sur une canne puis un déambulateur, pour avoir usé trop de paires de sneakers.
Aujourd’hui, les joggeurs peuvent facilement acquérir des connaissances en tout genre sur Internet. Mais dès lors que YouTube a remplacé le coach sportif des clubs et des fédérations, il devient plus difficile de distinguer le vrai du faux, les bonnes et les mauvaises manières. Que penser de la « nouvelle géométrie de la semelle intermédiaire biseautée » ? Les néorunners du confinement, en bas de jogging molletonné et Converse, s’y sont perdus (+ 1,4 million de coureurs, en 2020, selon une étude de l’Observatoire du running). Déterminés à renforcer leurs défenses immunitaires face au virus, prêts à se déchirer les poumons pour se sentir vivants et flotter dans l’apesanteur de l’après-course, ils ont incarné, malgré eux, les propos apocalyptiques du philosophe Jean Baudrillard : « Rien n’évoque plus la fin du monde qu’un homme qui court seul droit devant lui sur une plage (…) indifférent même à une catastrophe puisqu’il n’attend plus sa destruction que de lui-même, que d’épuiser l’énergie d’un corps inutile à ses propres yeux » (Amérique, 1986).
Après la déferlante du premier confinement, Frédéric Chocteau a accueilli dans sa boutique Marathon, du 17e arrondissement parisien, pas mal d’éclopés au bord de l’asphyxie. « Ils arrivaient avec des ongles de pieds tout noirs, pleins d’hématomes, car ils n’avaient pas pensé à prendre une pointure au-dessus de leurs chaussures de ville »,décrit-il. Inspiré par la fondatrice de l’enseigne, Raymonde Cornou, pionnière du marathon dans les années 1970 quand ceux-ci étaient encore souvent interdits aux femmes (celui de Boston, en 1972, est le premier à avoir accepté des participantes), il préfère le conseil au libre-service, invitant les novices à passer un test, qui consiste à courir quelques mètres devant lui dans la rue afin d’identifier leur foulée – pronatrice (inclinaison du pied vers l’intérieur), universelle (neutre) ou supinatrice (vers l’extérieur) – qui leur permettra d’acheter la chaussure adaptée.
Sociologue du sport et du tourisme, auteur de la trilogie Courir, de 1968 à nos jours, dont le tome I Courir sans entraves est sorti en février (Cairn, 304 pages, 25 euros), bientôt suivi par les deux autres, Olivier Bessy prédit un avenir prometteur au marché des cliniques du running. « Depuis une dizaine d’années, la course à pied correspond à un nouvel état sociétal en transition entre deux paradigmes : celui de l’éco-humanisme qui émerge, mais aussi celui du technocentrisme toujours d’actualité, focalisé sur le progrès illimité », explique-t-il, donnant en exemple l’essor des courses comme le Grand Raid sur l’île de La Réunion, l’Ultra-Trail du Mont-Blanc ou le Raid World Championship : « Avec 9 000 mètres de dénivelé et des sauts de trois ou quatre mètres, ces courses sursollicitent nécessairement les muscles et les ligaments. »
Montres GPS connectées (Garmin, Polar, Suunto) et applications (Nike Run Club, Strava, etc.) incitent perpétuellement les coureurs à se dépasser et à mettre en scène leurs records sur les réseaux sociaux. « Un jour, ma cousine m’a demandé ma Ventoline d’asthmatique pour aider son fils de 16 ans à améliorer son score sur un “segment” référencé par Strava afin qu’il remporte une médaille et multiplie des kudos… [des coups de pouce de la part des autres abonnés] », se désole Matthias Debureaux, simple joggeur méditatif. Redoubler d’efforts pour gagner trois secondes sur son chrono tout en sachant qu’on ne sera jamais Eliud Kipchoge ou Peres Jepchirchir (champions olympiques du marathon), c’est le principe de « la performance autoréférencée » tel qu’il est favorisé par les outils numériques : « Dans un contexte de crise identitaire et de développement personnel, les bénéfices symboliques psychosociaux de valorisation sont devenus plus importants que les dommages physiologiques », estime Olivier Bessy, qui, à 60 ans passés, apprécie de « courir pour le feeling ».
Cadre dans l’industrie pharmaceutique et mère de trois enfants, Astrid Tarzi, 39 ans, trouve le temps de courir entre 30 et 40 kilomètres par semaine. Quand elle n’est pas satisfaite de ses performances, elle écoute l’épisode « Comment faire l’autopsie d’un échec sportif ? » du blog « Dans la tête d’un coureur » et se remet en piste. En moins d’un an, elle a enchaîné les 20 kilomètres de Paris, le Semi-Marathon de Boulogne, l’Ecotrail Paris, un autre 20 kilomètres au printemps… Sa montre Garmin chiffre ses efforts : calories consommées, niveau de stress, VO2max (consommation maximale d’oxygène), body battery – « Je ne sais pas ce que c’est », avoue-t-elle. Elle compare ensuite tout cela aux données étalon établies en fonction de son âge, sa taille, son poids et les recommandations de l’OMS. Accro à ce check-up virtuel, elle ne retire jamais sa montre… « Résultat : je sais tous les jours combien je fais de pas et, chaque mois, je reçois un message : “Vos règles doivent bientôt arriver.” Je n’en demandais pas tant », ironise-t-elle. Ahmed, son mari, qui souffre d’une hernie discale, tente de se sevrer : « Je ne vais plus sur Strava, mais je n’arrive pas encore à me désabonner », confie-t-il. Son objectif ? Le jogging à papa. En attendant, il marche « comme les vieux ».