23/11/2022
Partie 1: suite
Kaizer Daliwonga,plus connu sous le nom de K.D. Matanzima, l’ancien Premier ministre du
Transkei – mon neveu d’après la loi et la coutume –, était un descendant du
second. Le fils aîné de l’Ixhiba s’appelait Simakade, dont le plus jeune frère
s’appelait Mandela, mon grand-père.
Pendant des décennies, des histoires ont affirmé que j’appartenais à la
lignée de succession au trône des Thembus, mais la simple généalogie que je
viens d’exposer à grands traits montre que ce n’est qu’un mythe. Bien que
membre de la maison royale, je ne faisais pas partie des rares privilégiés
formés pour gouverner. A la place, en tant que descendant de l’Ixhiba, j’ai été
préparé, comme mon père avant moi, à conseiller les dirigeants de la tribu.
Mon père était un homme grand, à la peau sombre, avec un port droit et
imposant dont j’aime à penser que j’ai hérité. Il avait une mèche de cheveux
blancs juste au-dessus du front, et quand jetais enfant je prenais de la cendre
blanche et j’en frottais mes cheveux pour l’imiter. Mon père était sévère et il
n’hésitait pas à châtier ses enfants. Il pouvait se montrer d’un entêtement
excessif, un autre trait de caractère qui malheureusement est peut-être passé
du père au fils.
On a parfois parlé de mon père comme du Premier ministre du
Thembuland pendant le règne de Dalindyebo, le père de Sabata, au début des
années 1900, et celui de son fils, Jongintaba, qui lui a succédé. C’est une
erreur d’appellation parce que le titre de Premier ministre n’existait pas,
mais le rôle qu’il jouait n’était pas très différent de ce qu’implique cette
désignation. En tant que conseiller respecté et apprécié de deux rois, il les
accompagnait au cours de leurs voyages et on le voyait en général à leurs
côtés au cours d’entretiens avec les représentants du gouvernement. C’était
un gardien reconnu de l’histoire xhosa, et c’est en partie pour cette raison
qu’on l’appréciait comme conseiller. L’intérêt que je porte moi-même à
l’histoire est né très tôt en moi et a été encouragé par mon père. Bien qu’il
n’ait jamais su lire ni écrire, il avait la réputation d’être un excellent orateur
et il captivait ses auditoires en les amusant et en les instruisant.
Plus t**d, j’ai découvert que mon père n’était pas seulement conseiller de
roi mais aussi un faiseur de rois. Après la mort prématurée de Jongilizwe,
dans les années 20, son fils Sabata, le jeune enfant de sa Grande Epouse,
n’avait pas l’âge d’accéder au trône. Une querelle naquit pour savoir lequel
des trois fils les plus âgés de Dalindyebo et d’autres mères – Jongintaba,
Dabulamanzi et Melithafa – on devait choisir pour lui succéder. On consulta
mon père, qui recommanda Jongintaba parce qu’il était le plus instruit. Il
expliqua que Jongintaba ne serait pas seulement un gardien parfait de la
couronne mais aussi un excellent guide pour le jeune prince. Mon père et
quelques chefs influents avaient pour l’éducation le grand respect des gens
sans instruction. La recommandation de mon père prêtait à controverse
parce que la mère de Jongintaba était d’une maison inférieure, mais
finalement son choix fut accepté à la fois par les Thembus et par le
gouvernement britannique. Plus t**d, Jongintaba devait rendre la faveur qui
lui avait été faite d’une façon que mon père ne pouvait imaginer à l’époque.
Mon père avait quatre épouses, dont la troisième, ma mère, Noseki F***y,
la fille de Nkedama du clan amaMpemvu des Xhosas, appartenait à la Maison
de la Main Droite. Chacune de ces épouses, la Grande Epouse, l’épouse de la
Main Droite (ma mère), l’épouse de la Main Gauche et l’épouse de l’Iqadi,
ou maison de soutien, avait son propre kraal. Un kraal était la ferme d’une
personne et ne comprenait en général qu’un simple enclos pour les animaux,
des champs pour la moisson, et une ou plusieurs huttes couvertes de
chaume. Les kraals des épouses de mon père étaient séparés par plusieurs
kilomètres et il allait de l’un à l’autre. Au cours de ces voyages, mon père
engendra treize enfants, quatre garçons et neuf filles. Je suis l’aîné de la
Maison de la Main Droite et le plus jeune des quatre fils de mon père. J’ai
trois sœurs, Baliwe, qui est la fille la plus âgée, Notancu et Makhutswana.
Bien que l’aîné fût Mlahwa, l’héritier de mon père comme chef a été
Daligqili, le fils de la Grande Maison, qui est mort au début des années 30. A
part moi, tous ses fils sont maintenant décédés et tous m’étaient supérieurs,
non seulement en âge mais aussi en statut.Alors que je n’étais encore qu’un nouveau-né, mon père fut impliqué
dans une querelle, ce qui entraîna sa destitution de chef de Mvezo et révéla
un trait de son caractère dont, je crois, son fils a hérité. Je suis persuadé que
c’est l’éducation plus que la nature qui façonne la personnalité, mais mon
père était fier et révolté, avec un sens obstiné de la justice, que je retrouve en
moi. En tant que chef, il devait rendre compte de son administration non
seulement au roi des Thembus mais aussi au magistrat local. Un jour, un des
sujets de mon père porta plainte contre lui parce qu’un bœuf s’était échappé.
En conséquence, le magistrat envoya un message pour donner l’ordre à mon
père de se présenter devant lui. Quand mon père reçut la convocation, il
envoya la réponse suivante : « Andizi, ndisaqula » (Je n’irai pas, je suis prêt
à me battre). A cette époque-là, on ne défiait pas les magistrats. Une telle
conduite était considérée comme le sommet de l’insolence – et dans son cas,
ça l’était.
La réponse de mon père exprimait clairement qu’il considérait que le
magistrat n’avait aucun pouvoir légitime sur lui. Quand il s’agissait de
questions tribales, il n’était pas guidé par les lois du roi d’Angleterre, mais
par la coutume thembu. Ce défi n’était pas une manifestation de mauvaisehumeur mais une question de principe. Il affirmait ses prérogatives
traditionnelles en tant que chef et il défiait l’autorité du magistrat.
Quand le magistrat reçut la réponse de mon père, il l’accusa
immédiatement d’insubordination. Il n’y eut aucune enquête ; elles étaient
réservées aux fonctionnaires blancs. Le magistrat déposa purement et
simplement mon père, mettant fin ainsi aux responsabilités de chef de la
famille Mandela.
A l’époque, j’ignorais ces événements, mais ils n’ont pas été sans effet sur
moi. Mon père, qui était un aristocrate riche d’après les critères de son
époque, perdit à la fois sa fortune et son titre. Il fut dépossédé de la plus
grande partie de son troupeau et de sa terre, et du revenu qu’il en tirait. A
cause de nos difficultés, ma mère alla s’installer à Qunu, un village un peu
plus important au nord de Mvezo, où elle pouvait bénéficier du soutien
d’amis et de parents. A Qunu, nous ne menions plus si grand train, mais c’est
dans ce village, près d’Umtata, que j’ai passé les années les plus heureuses
de mon enfance et mes premiers souvenirs datent de là.