11/26/2019
Disparition programmée
Cette photo m’a fait remporter plusieurs grands prix et a été vue à travers le monde. On y voit deux caribous forestiers, en bonne santé, de la harde de Charlevoix, combattant amicalement. À l’heure où je vous parle, deux ans suivant la prise de cette image, ces deux individus n’existent probablement plus. J’ai eu la chance de suivre cette harde depuis les sept dernières années. Des 126 bêtes enregistrées en 1992, il n’en reste qu’approximativement 26.
Aujourd’hui, comme plusieurs ont pu le lire, Québec songe à éliminer des loups pour aider les 26 caribous restants à survivre. D’un point de vue personnel, je n’accorderai, dans ce texte d’opinion, aucune importance à mon activité photographique. Bien que, depuis les dernières années, cette activité ait aidé à recueillir de l’information sur les différents individus de la harde, elle n’est pas d’une importance capitale, par rapport à la préservation de l’espèce. Ce qui est important, par contre c’est toute l’expérience que j’ai pu vivre avec ses animaux. Sur le terrain, j’ai pu remarquer des comportements uniques durant les centaines d’heures où j’ai pu les observer passivement. Par exemple, j’ai presque toujours vu des caribous en été et en automne circuler librement sur les routes et chemins forestiers sans aucune crainte de l’homme. Le problème avec les chemins forestiers c’est qu’ils facilitent considérablement l’accès aux loups pour traquer leurs proies.
J’ai aussi réalisé, que les perturbations principales, pour l’espèce viennent de la coupe forestière, de la chasse ainsi que d’autres activités connexes. De plus, le caribou forestier a besoin de milieux résineux matures ouverts pour s’alimenter. En raison de la coupe intensive, les forêts ne sont plus ce genre de milieux pour le caribou. Nous en sommes à un point où l’espèce a tellement diminué, en deux hivers, qu’elle a bien des chances de disparaître.
Depuis plusieurs années, le ministère entreprend des programmes de déprédation qui ont eu pour cible jusqu’à maintenant les ours noirs. En ce sens, depuis les trois dernières années, c’est devenu très rare de voir un ours sur le territoire de la réserve faunique des Laurentides. Je vous laisse juger de l’efficacité de ces programmes qui ont tué plus de 250 ours noirs, avec comme seul prétexte, la protection du caribou. Je déplore que l’actualité se soit intéressée au caribou forestier de Charlevoix seulement lorsque le loup a été pris pour cible. L’ours noir n’a, semble-t-il, aucun intérêt médiatique…
Avec les années, bien que ma passion pour le caribou ne se remette pas en question, j’en suis venu à une conclusion très personnelle : le caribou forestier de Charlevoix est voué à disparaître et nous devons le laisser disparaître.
L’humain a tellement dérangé le territoire du caribou qu’il ne s’agit plus du tout de son habitat naturel. Pour réellement aider le caribou et lui redonner sa force d’autrefois, il faudrait déployer des mesures drastiques, qui détruiraient complètement l’économie faunique, qui est la priorité de ceux qui gèrent le territoire. La préservation de la biodiversité n’a jamais été le rôle ni la mission des institutions concernées. Les instances, qui devaient assurer la conservation du caribou, se réveillent et déplorent la disparition du caribou maintenant, alors que depuis des dizaines et des dizaines d’années, des efforts de protection sont déployés d’un côté et de l’autre, mais l’économie du territoire ne s’en soucis pas. Ici, il est important de comprendre qu’il n’y a jamais vraiment eu de juste milieu entre l’industrie forestière et la protection du caribou. Regardez où nous en sommes.
Combien d’espèces animales prédatrices devrons-nous tuer pour simplement ralentir l’inévitable disparition du caribou forestier de Charlevoix? Les solutions durables et efficaces devront passer par la complète absence d’activité humaine dans les secteurs du caribou. Nous avons bûché presque l’entièreté du territoire des caribous et du même coup, nous avons créé des écosystèmes parfaits pour l’orignal.
La chasse, très populaire, de l’orignal dans cette zone dure annuellement pendant plus de deux mois. Pendant ces deux mois, des véhicules lourds et des véhicules tout-terrains ratissent le territoire en créant beaucoup de mouvements et de bruits. Il faut ajouter, à tout ce vacarme continu, les tirs de fusil. Durant cette période, énormément d’animaux sont blessés par des tirs manqués, ces derniers ne sont, pour la plupart, jamais retrouvés. Comme résultat : énormément de nourriture se trouve disponible pour les prédateurs comme les loups. Plus le loup trouve de nourriture sur le territoire et plus il se reproduira et augmentera sa population. Il m’est arrivé un printemps, il y a deux ans, de trouver plus de neuf carcasses d’orignaux mangées par les loups durant l’hiver. Plus il y a de proies, plus il y a de loups, c’est une balance naturelle millénaire que nous devons respecter. Je serais étonné de voir comment le territoire se comporterait s’il n’y avait aucune chasse et aucun contrôle de la faune dans ce secteur. J’ose croire que le contrôle des populations d’orignaux par les meutes de loups serait exemplaire. Il n’y aurait donc jamais trop de loup, mais simplement assez de proies pour nous et eux en même temps. En analysant la situation, on réalise assez rapidement que les revenus liés à l’industrie forestière et ceux de la chasse ont toujours eu la priorité face à la protection de notre fragile biodiversité qui ne rapporte, monétairement parlant, absolument rien.
Suivant cette idée, le caribou devient une proie de choix pour les loups, car il est beaucoup plus bas sur pattes que l’orignal et quand nous avons des hivers avec une forte abondance de neige, il est très facile pour une meute de loups d’en abattre. Les loups vont préférer attaquer une proie qui leur demande moins d’énergies. Les caribous se tiennent en groupe l’hiver et donc les loups peuvent facilement suivre le groupe, tout au long de l’hiver, pour sa survie.
Ce qui me pousse aujourd’hui à réagir c’est la répétition du scénario. Encore une fois, le coupable sera une espèce animale qui n’a pour seul crime que celui d’exister. Le réel problème, c’est nous et notre façon d’utiliser ce territoire. Depuis la nuit des temps, le loup a été chassé et pointé du doigt. Aujourd’hui, nous avons les connaissances nécessaires pour comprendre l’importance du loup dans un écosystème. Aujourd’hui, nous allons vraisemblablement encore tuer des loups...
Encore en ce moment en écrivant ce texte, ma position n’est pas claire et je ne pense pas que tout soit noir ou blanc. Une chose est certaine, c’est que nous avons tout mis en scène pour que cette disparition ait lieu. Parfois, il vaut mieux laisser aller les choses, plutôt que de sans cesse essayer de trouver des solutions à des problèmes, qui sont devenus bien trop grands pour nos capacités de gestion.
🌲Voici le lien vers une pétition que des confrères ont lancée contre l’abattage des loups:
https://www.petitionenligne.com/contre_la_decision_ministere_des_forets_de_la_faune_et_des_parcs_pour_abattre_des_loups_pour_sauver_le_caribou_de_charlevoix?uv=18770564&utm_source=fb_share&fbclid=IwAR0naa4nbB8YfaXvrRqLTMxgWpSH50TUts4KwGGiL9ZwdZAD-py3fz_OtnQ
🔥Pour en savoir plus sur le caribou forestier de Charlevoix:
Pas de mesures d'urgence additionnelles pour protéger le caribou de Charlevoix:
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1404744/mesures-urgence-protection-caribou-charlevoix-ministre-forets-faune-parcs
Québec veut abattre des loups pour sauver le caribou de Charlevoix:
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1402897/animal-population-hardes-espece-etat-critique
État de la situation et suivi des populations de caribous forestiers du Québec:
https://mffp.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/etat-situation-suivi-populations-caribous-forestiers-quebec.pdf
SÉLECTION D’HABITAT DU CARIBOU FORESTIER DE CHARLEVOIX D’APRÈS LA TÉLÉMÉTRIE GPS SAISON 2004-2005:
http://biblio.uqar.ca/archives/24854198.pdf