10/01/2026
LA PEUR ET LE DOUTE - Cancer du cavalier passionné
Quand j’étais môme , j'entendais souvent des adultes me dire « moi aussi, quand j’étais jeune, je montais à cheval »,
je les regardais un peu comme on regarde quelqu’un qui annonce très calmement avoir abandonné un super-pouvoir.
Et je me demandais inlassablement ce qui pouvait bien pousser quelqu’un à renoncer aux chevaux ?
Les réponses étaient toujours les mêmes :
Les enfants, le travail ,le manque de temps ...
Et franchement, à huit ans, ça ne me semblait aussi recevable que de dire « J’ai arrêté de respirer parce que j’étais trop occupé. »
J’ai grandi avec cette angoisse sourde :
la peur de devenir un adulte raisonnable.
Celui qui commence toutes ses phrases par « avant » et qui parle de sa passion au passé composé,
La hantise du renoncement , de la passion qui se ratatine et qui s’éteint comme une veilleuse oubliée derrière un meuble.
Et puis j’ai grandi et j'ai (un peu ) mieux compris.
Dans ces " divorcés" de l'équitation il existe plusieurs catégories de cavaliers ...dont une en particulier.
Ceux qui aiment les chevaux à en perdre le sommeil,
mais qui, une fois en selle, se demandent s'il ont coupé le gaz en partant, qui s'occupera des enfants à leur décès et s'il existe une clause " mort violente et immédiate " sur leur contrat d'assurance vie.
Parce que oui, aimer les chevaux et avoir peur de monter, ce n’est pas une simple contradiction.
C’est un dilemme intérieur permanent.
Une partie du cerveau qui dit « vas-y, c’est ta passion » et l’autre qui murmure « descends tout de suite, si tu veux pas crever aujourd'hui ».
Le cerveau en salle de réunion pour comité de crise analyse , anticipe et exagère absolument tout.
" Fais gaffe, tu es assis sur un animal de 500kg avec des idées personnelles et un sens de l'initiative discutable !"
Le faux pas du cheval devient un mauvais présage , le plot au milieu de la carrière ,une embuscade et la voiture qui manoeuvre dans le parking le début des enmerdes...
Et le cheval, lui, fait ce que font très bien la plupart des chevaux :
👉 il absorbe.
La tension, l’appréhension, les fesses serrées qui semblent presser un tube de dentifrice en fin de vie et la petite goutte de sueur froide qui coule le long de la colonne vertébrale de son cavalier ...
Il fait l'éponge et comme toute bonne éponge : il finit par déborder.
C’est là que le cercle vicieux s’installe :
le cavalier doute et s'inquiète → le cheval s’inquiète parceque le cavalier doute → le cavalier doute encore parceque le cheval devient inquiétant →
et tout le monde finit convaincu que le trot est une figure acrobatique à haut risque.
Contrairement à ce qu’on entend parfois,
la peur à cheval ne se soigne pas à coups de
« allez, vas y , il est gentil »
ou de « ça va te passer ».
Ces phrases magiques ne sont pas plus efficaces pour apaiser une peur que pour soigner une fracture ou résoudre un conflit géopolitique.
Ces phrases sont d'ailleurs souvent prononcées par des gens qui n’ont jamais peur de rien… sauf peut-être du vide dans la cafetière.
La peur à cheval, quand on la glisse sous le tapis, ne disparaît pas.
Elle s’installe ,se planque et attend.
Pour mener discrètement au renoncement silencieux ...
Un cavalier de plus qui range doucement sa bombe au fond d’un placard, comme on range une passion devenue trop lourde à porter.
C'est d'autant plus fréquent que beaucoup de centres équestres, malgré toute leur bonne volonté,
ne sont pas adaptés à cette problématique.
Parce que les cours collectifs ne laissent pas de place à la peur individuelle,
le rythme est imposé, les chevaux doivent convenir à dix cavaliers différents dans la semaine,
et le cavalier craintif finit souvent par ne plus se sentir à sa place.
C'est un peu comme manger avec tes potes au fast-food quand t'es allergique au gluten
même menu , même rythme, même poison pour tout le monde.
Alors certains s’accrochent.
D’autres culpabilisent.
Et beaucoup finissent par faire ce choix terrible :
👉 renoncer à ce qu’ils aiment le plus,
simplement parce qu’ils n’ont pas trouvé l’accompagnement adapté.
Et puis entre le cavalier kamikaze, qui saute tout ce qui dépasse et le cavalier terrorisé qui vérifie 3 fois si son cheval respire pas trop fort, il existe une demi-mesure silencieuse.
Le cavalier qui manque de confiance en lui.
Pas hanté par la peur du cheval ou de la chute ,
Mais par la peur de mal faire.
Mal monter.Mal demander.Mal soigner ou être mal jugé.
Ce cavalier-là doute comme d'autres respirent.
Il doute plus qu’il ne monte.
Il réfléchit plus qu’il n’ose.
Chaque séance devient un contrôle continu dont il est à la fois l’élève, le jury et le bourreau.
Il ne fait rien de grave et ne fait pas de vagues. Parfois il ne dit rien.
Mais à ne rien oser, il n’apprend jamais à se tromper.
Alors il stagne , Il se compare , Il s’efface.
Et sans chute, sans drame, sans grand renoncement…
il monte de moins en moins.
Non pas parce qu’il n’aime plus les chevaux,
mais parce qu’aimer en doutant en permanence,
ça finit par fatiguer la passion jusqu’à l’éteindre.