16/09/2026
SAIN DE CORPS ET D'ESPRIT
Il y a une phrase que j’entends régulièrement dans le milieu équestre ( particulièrement dans le milieu du sport ou des courses ) :
" Faut pas croire , ici nos chevaux sont extrêmement bien traités. " et généralement, c’est vrai.
D'une certaine façon …
Enfin ça dépend surtout de ce qu'on défini comme de la bien traitance...
Parce que la notion de bien-être équin est un concept dont la définition varie en fonction de la personne qui tient la longe...
Dans certaines grandes écuries, le cheval est traité comme un athlète de haut niveau.
Il mange une alimentation premium dont la composition est probablement plus étudiée que celle de nos propres repas. Il a des compléments pour les articulations, les muscles, la digestion, le poil et probablement bientôt des compléments pour mieux assimiler ses compléments.
Il dispose d'une équipe de soigneur digne d'un joueur de foot avec l’ostéopathe , le dentiste , le vétérinaire , le masseur....et a parfois droit aux infrarouges, au tapis roulant et aux guêtres de récupération, Il est tondu , douché après l’effort , séché , brossé , massé , couvert , dé-couvert , re-couvert parce qu’il fait 12 degrés puis dé-re-couvert parce qu’il en fait finalement 14....toussa toussa.
Bref , je vais pas vous faire la liste de tous les soins possibles et inimaginables pour un cheval , vous avez compris l'idée : Ce cheval est extrêmement bien soigné.
Et pourtant…il passe vingt-trois heures par jour dans une pièce de 12 m².
Tout seul avec une fenêtre.
Alors attention, hein ! Une GRANDE fenêtre! voir carrément pas de fenêtre du tout s'il dispose d'un box à ciel ouvert qu'on appelle communément un " paddock individuel" ( la plus hypocrite de toutes les inventions ).
" Parce qu’on n’est pas des sauvages non plus..."
Et c’est là que notre définition du bien-être commence légèrement à sentir le sapin.
Parce qu’à force de vouloir prendre soin du cheval ( qui est quand même une bête a chagrin , reconnaissons le ) et lui éviter de pépins nous avons parfois fini par prendre extraordinairement bien soin…
de son corps.
Mais à l’intérieur de cette magnifique enveloppe corporelle parfaitement entretenue se trouve toujours un animal doué d'une sensibilité dont le cahier des charges initial reste relativement simple :
Marcher , manger, voir des congénères , se déplacer librement pour interagir avec eux.
Bref. faire des trucs de cheval... Tous aussi bizarres les uns que les autres.
Pas nécessairement faire une séance de stretching à 17 h 30 avant de retourner contempler Patrick son voisin, à travers les barreaux de son box...Et j'ai l'intuition que ( sauf découverte scientifique récente ) un moral en compote dans un corps de champion, ne sera pas au top de ses performances sportives.
C'est là que la comparaison devient intéressante. Prenons par exemple le cas de Patrick le poney.
Patrick vit au pré .
Son alimentation principale est essentiellement composée d’herbe. L’été, elle est verte.
L’hiver, elle est séchée sous forme de boule.
Son programme de récupération active consiste à marcher entre l’abreuvoir et le râtelier et Il n’a jamais vu une couverture magnétique de sa vie.
Il ignore complètement ce qu’est la cryothérapie et n’a pas de masseuse.
En revanche, il a Gerard,
Gerard c'est son copain shetland.
Ils se grattent le garrot , mangent ensemble , Ils se disputent parfois pour une touffe d’herbe alors qu’il y en a trois hectares autour , ils galopent a travers champ sans aucune raison valable et dorment côte à côte, tête bêche.
Ils se chassent , se retrouvent et passent une partie considérable de leur journée à marcher, brouter et prendre des décisions d’une importance capitale, telles que :
" Est-ce que je mange cette petite fleur jaune pour varier les plaisirs ou je vais encore c***r mou ? ".
Patrick le poney est couvert de boue , sa crinière ressemble à une expérience capillaire de l'école de coiffure , Il n'a probablement jamais goûté une ration à 38 € le sac contenant des graines de chia extrudées a froid.
Et pourtant…il est heureux comme un prince.
Alors évidemment , rien ne l'empêche d'avoir AUSSI une couverture magnétique et une masseuse personnelle ... En plus du bain de boue a volonté et des copains a qui bouffer la crinière. Y a pas de limite au luxe.
Donc la vraie question est :
Est-ce qu’on peut considérer qu’un cheval est bien traité parce qu’il est bien soigné ?
Car ce sont deux choses bien différentes.
On peut parfaitement répondre à tous les besoins médicaux, alimentaires et sportifs d’un animal tout en oubliant une partie considérable de ses besoins fondamentaux ( Et inversement d'ailleurs ).
Mettre un cheval dans 15 hectares avec douze copains en criant " COURT FORE..heu PATRICK , COURT ! " ne dispense évidemment pas de lui faire les pieds, les dents, de le nourrir correctement et d’appeler le vétérinaire quand il essaie délibérément de mourir un jour férié ( l'enfoiré !)
Le pré n’est pas un totem magique de la bientraitance..loin de là.
Le box n’est pas non plus automatiquement un instrument de torture ( j'ai serré la machoire tellement fort en écrivant cette phrase que j'en aurai pété l'email de mes dents... Car en vrai, les cas de figure ou le box est nécessaire hors convalescence est proche de 0,2% en arrondissant au dixième supérieur ).
Tout est affaire de contexte. Car outre les risques de blessure, il existe un autre problème majeur à la vie sociale…
c’est qu’elle implique d’avoir une vie sociale ( oui je sais...c'est brillant ).
Et parfois Gerard le nouveau poney est un gros CON , et sa compagnie est plus une source d'angoisse que d'épanouissement pour Patrick.
Mais si on appliquait le même raisonnement aux humains, on arriverait assez vite à la conclusion que la meilleure façon de nous maintenir en parfaite santé serait de nous enfermer individuellement dans des chambres capitonnées avec température constante à 21 °C , repas équilibrés pesés au gramme près , pas de voiture , d'escalier ou de collègue qui crache des postillons à plus de trois mètres. Aucun risque de chute, de bagarre, de gastro ramenée de l'école des mioches ou de claquage en essayant de deplacer un round de foin à main nu dans la boue.
Au lieu de ça : Trois séances de kiné par semaine, contrôle médical quotidien et éventuellement un petit massage le jeudi après une séance de stretching.
Je vous laisse imaginer qu'au bout de six mois, on serait probablement en train de lécher les murs , et on aurait sûrement donné des prénoms à tous les objets présents dans la pièce.
Cela dit…
Maintenant que j’y réfléchis, avec le chauffage, les repas servis, trois séances de kiné et personne qui me demande où sont ses chaussettes 2mn avant de partir au taff , je paierais probablement assez cher pour passer quelques jours dans cette chambre capitonnée avec room service. 🍹(...et c'est là que la théorie s'effondre).
Bref. Reprenons.
Notre vision du bien-être animal révèle surtout une drôle de contradiction :
nous voulons tellement protéger nos chevaux de tout ce qui pourrait leur arriver que nous finissons parfois par les protéger d'une vie normale...
Alors peut-être qu’avant de dire :
" Mon cheval ne manque de rien "
il faudrait parfois se demander :
" De quoi manquerait-il si je n’étais pas là demain ? "
Parce qu’entre le cheval à 2 000 € de soins mensuels qui regarde le monde derrière une porte de box…
et Patrick le poney qui patauge dans la boue avec Gerard en mangeant du foin ordinaire…
je ne suis pas certaine que celui qui possède la couverture chauffante soit celui qui a tiré le meilleur numéro.
Et si vous voulez connaître l’avis du cheval…
ouvrez lui la porte.
(" Ouvrez, ouvrez la porte aux poneys ..." )
Normalement, il devrait assez rapidement vous indiquer dans quelle direction se trouve Patrick et Gérard.
Les crins de verdure
Livre disponible dans le lien en commentaire.