05/02/2026
Fragment de vie: Je vis entre les voiles
Il m’est souvent arrivé, dans le passé, de chercher le moment exact où tout a commencé. Cette sensation de percevoir la vie autrement que le reste du monde.
Mais chaque fois que je remonte le fil, je tombe sur la même évidence : il n’y a pas eu de "commencement". Il n'y a pas eu d'état A et puis un état B.
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours perçu autrement.
Pas mieux. Autrement.
Petite enfant, je ressentais déjà des choses que les adultes autour de moi ne nommaient pas encore.
Des tensions dans l’air.
Des bascules à venir.
Des phrases que je disais sans comprendre pourquoi, et qui, plus t**d, trouvaient une forme dans la réalité.
Je parlais de choses qui n’existaient pas encore dans l’incarné.
Ou pas encore pour eux. Mais pour moi, oui.
C’est ainsi qu’est né le surnom: Petite sorcière.
C'était un surnom parfois tendre, parfois moins.
De la part de ma grand-mère, c'était comme si c'était naturel, avec ce sourire si beau qu'elle avait en me regardant.
De la part de certains membres de la familles ou proches, c'était plutôt sec, parfois moqueur.
Plutôt comme une manière de ranger ce qui dérange sans avoir à l’écouter.
Une façon de dire :
« Tu vois trop. Tu sais trop. Tu ressens trop. »
Je n’avais pourtant aucune vision "spectaculaire".
Pas d’anges. Pas de voix tonitruantes.
Seulement cette sensation constante d’être placée juste avant… ou entre.... plein de choses.
Comme si je vivais toujours dans les seuils.
Et pendant longtemps je n'ai pas su que tout le monde ne vivait pas la même carte du monde que moi. Je pensais que toute personne vivait "comme moi". Ce n'est qu'en commençant l'école primaire que je l'ai découvert.
Parce que chez moi, c'était naturel. Dans ma famille proche.
Je pressentais la mort avant qu’elle ne frappe.
Je sentais la vie quand elle cherchait encore son chemin.
Je percevais les moments où quelque chose se défaisait, même si tout semblait encore tenir.
Les seuils humains aussi.
Chez les gens, je sentais les nœuds.
Les zones figées. Les blessures. Les maladies.
Les endroits où l’énergie ne circulait plus, bien avant que les mots ne s’effondrent ou que les corps ne lâchent.
Et puis il y a eu les seuils plus vastes.
Ceux qui ne concernent pas une personne, mais un monde.
Je me souviens très précisément de cette scène, enfant, à l’école.
Un pays voisin. Un mur. Je n’en connaissais pas l’existence.
Personne ne m’en avait parlé.
Plusieurs années avant que cela ne se produise ( j'ai commencé à le dessiner en 1984 - à 5 ans-, j’ai dit, avec l’évidence tranquille des enfants qui ne doutent pas encore de leur perception : « Un mur qui sépare en deux le grand pays d'à coté va tomber lorsque le portail des morts sera ouverts puis refermé. Les gens vont le faire tomber et monter dessus et ils seront heureux après»
Je ne savais pas pourquoi je le disais. Je le savais.
Quand le mur de Berlin est réellement tombé, je n’ai pas ressenti de surprise.
Seulement cette sensation familière :
ah… voilà. Nous y sommes. Je me souviens de le voir à la TV avec mes parents. Et bien évidemment.... après on m'a regardée autrement. A la maison, à l'école aussi.
Ce n’était pas de la prédiction. C’était une lecture du champ.
Depuis toujours, je vis ainsi : pas dans un monde à un seul voile,
mais dans une superposition de réalités.
Et c’est très difficile à expliquer à quelqu’un qui n’a connu que cela.
Comment décrire l’eau à un poisson ?
Je n’ai jamais vécu dans un monde “plein”, compact, linéaire.
Pour moi, la réalité a toujours été poreuse.
Stratifiée. Traversée de courants invisibles.
Il y a ce qui se voit.
Et il y a ce qui circule en dessous, à côté.
Les flux. Les zones mortes. Les accélérations. Les ralentissements.
Ces pulsations, partout, tout le temps.
Je ne regarde pas les scènes humaines comme un spectacle.
Je regarde le tissu qui tient la scène, ou qui la défait.
Les transitions me parlent plus que les événements.
Le juste avant. Le juste après.
Le moment où quelque chose cède sans bruit.
C’est là que je vis.
Et cela s’est accentué au fil des années.
Ma naissance d’abord. Grande prématurée. Réanimée à moins de 2 minutes de vie.
Des poumons trop immatures. Des pronostics sombres.
La couveuse. Les alarmes. Les attentes suspendues.
Je n’étais pas censée rester, c'est ce que disaient les médecins.
Puis plus t**d, adulte, il y a eu d’autres passages.
Deux réanimations.
Deux moments où le fil s’est tendu jusqu’à presque rompre.
À chaque fois, cette sensation s’est approfondie :
je ne revenais pas “comme avant”.
Chaque retour affinait la perception.
Comme si le voile devenait plus fin.
Comme si l’entre-deux-mil devenait plus naturel.
Je revenais à chaque fois avec des "connaissances", comme si j'avais téléchargé et installé et intégré un nouveau driver pour lire le monde, les mondes.
Je n’ai jamais eu l’impression de “revenir de l’autre côté”.
Plutôt celle de rester entre tous les côtés, les voiles.
Entre les mondes. Entre les rythmes. Entre les narrations.
Je sais quand un système est à bout de souffle.
Je sens quand une époque s’effrite avant même que ses symboles ne s’écroulent.
Je perçois, aujourd’hui encore, que nous sommes dans un espace précis : un seuil sociologique, civilisationnel, énergétique.
Cela fait plusieurs années que j'en parle et qu'on se moque doucement de moi.
Quelque chose se prépare. Dans les couches de ce monde.
Nous sommes au seuil d'un très grand changement civilisationnel.
Tant dans la connaissance de l'histoire de l'humanité, que dans sa sociologie.
Je n’ai pas besoin de le proclamer.
Je le ressens comme on ressent la marée avant qu’elle ne monte.
Et dans quelques semaines/mois, à peine, le grand mouvement va s'enclencher partout sur ce monde. Je veux dire, pas les soumonces que l'on peut déjà percevoir dans les montées de "violence" actuelle....
Aujourd'hui on me dit combien c'est précieux cette façon que j'ai de transmettre la trame, le non-systémique, le mystique.
Mais il m'a fallu beaucoup de temps pour pour accepter de porter cette "lucidité", cette façon de "vivre".
Finalement cette manière d’être.
Je ne vis pas “ailleurs”.
Je vis dans les interstices. Dans les passages.
Dans les zones que peu regardent parce qu’elles n’offrent ni certitude, ni décor. Ou qui ne leur sont pas encore révélées.
Je ne regarde pas le monde depuis la scène.
Je regarde la trame.
Et parfois, lorsque j’écris, lorsque je parle, lorsque je partage ces fragments personnels, ce n’est pas pour expliquer.
C’est pour déposer une reconnaissance.
Pour celles et ceux qui, depuis toujours, sentent sans savoir comment le dire.
Pour celles et ceux qui ont toujours vécu entre deux respirations du monde.
Pour celles et ceux qui n’ont jamais connu un seul voile.
Pour celles et ceux qui se sentent encore forts seuls dans leur façon d'être au milieu des voiles.
Je n’ai pas appris à naviguer entre les mondes.
Je n’ai jamais connu autre chose.
Et aujourd’hui, je ne cherche plus à traduire cette manière d’être.
Je ne cherche plus à la rendre acceptable, compréhensible, rassurante.
Je me tiens là où je me suis toujours tenue.
Entre les souffles. Entre les récits.
Entre ce qui meurt et ce qui n’a pas encore de nom.
Je n’annonce rien.Je ne préviens pas. Je ne persuade pas.
Je demeure. Je tiens la fréquence. Je tiens l'axe.
Et parfois, dans ce demeurer, quelque chose se reconnaît.
Une femme lit, et son corps se détend sans qu’elle sache pourquoi.
Une autre sent que ce qu’elle a toujours vécu n’était pas une erreur.
Une autre encore comprend qu’elle n’a jamais été “à côté”, seulement ailleurs que là où on lui demandait d’être.
Alors je continue à écrire depuis cet endroit.
Pas pour influencer une trajectoire, ce n'est pas mon rôle.
Pas pour guider, ce n'est pas ma posture.
Mais pour tenir la trame, le champs de vision ouverts.
Car le monde ne se transforme pas toujours par le bruit.
Il se transforme aussi par celles qui restent.
Celles qui perçoivent avant.
Celles qui sentent quand le tissu se relâche.
Celles qui vivent déjà dans l’après, alors que l’avant s’effrite encore.
Qui en parlent, sans peur.
Je ne suis pas en avance sur le monde.
Je suis là où il pulse depuis toujours.
Entre les voiles.
Corinne De Leenheer