26/08/2026
Étape 37 — Le dernier pas
Il est 5h30 lorsque mes yeux s’ouvrent.
Pourtant, cette fois, quelque chose est différent.
Il n’y a pas cette sensation habituelle du réveil. Pas cette petite mécanique bien huilée qui consiste à sortir du duvet, ranger mes affaires, remplir mes gourdes et commencer à marcher.
Ce matin, je sais.
C’est le dernier jour.
Dehors, la montagne est encore plongée dans la pénombre. L’air est frais, presque immobile. Le silence est immense. Après trente-six jours à entendre le vent, les torrents, les cloches des troupeaux, les orages et mes propres pas, ce silence me paraît presque étrange.
Je prends mon temps.
Je trouve un gros rocher, m’y installe et je regarde.
J’attends.
J’attends que le soleil apparaisse haut dessus de la méditerranée. J’attends que la lumière vienne doucement réveiller les montagnes. J’attends quelques minutes de plus, comme si le simple fait de rester assis pouvait ralentir le temps.
Les premières lueurs apparaissent.
D’abord timides.
Puis dorées.
Les crêtes se dessinent peu à peu, les vallées sortent de l’ombre et les montagnes prennent ces teintes chaudes que je connais maintenant si bien.
Mais aujourd’hui, je ne les regarde pas comme les autres matins.
Aujourd’hui, je les regarde une dernière fois.
Et puis je lève les yeux.
Je suis sur le dernier col.
Et devant moi…
il y a la Méditerranée.
Elle est là.
Immense.
Bleue.
Presque irréelle.
Après trente-six jours à avancer vers elle, elle occupe enfin tout l'horizon.
Je la regarde quelques minutes sans vraiment savoir quoi penser.
Pendant trente-six jours, j’ai marché vers cette mer.
Trente-six jours à monter.
À descendre.
À transpirer.
À avoir mal.
À douter.
À rire.
À rencontrer.
À découvrir.
Trente-six jours durant lesquels les Pyrénées ont été ma maison.
Et maintenant, elles s’arrêtent devant cette mer.
Je devrais être simplement heureux.
Et je le suis.
Je suis heureux parce que j’y suis presque.
Heureux parce que dans quelques heures, je serai à Banyuls-sur-Mer.
Heureux parce que je vais enfin pouvoir enlever ce sac de mes épaules.
Heureux parce que je vais retrouver les miens.
Les visages que j’ai imaginés pendant tant de journées.
Les bras dans lesquels j’ai envie de me blottir.
Les voix qui m’ont manqué.
Mais au milieu de tout ça, il y a quelque chose que je n’avais pas prévu.
Une immense tristesse.
Parce que je sais qu’en descendant cette montagne, quelque chose va se terminer.
Ces montagnes qui m’ont accueilli pendant trente-six jours vont bientôt être derrière moi.
Elles ont été mon réveil.
Mon refuge.
Mon terrain de jeu.
Mon adversaire parfois.
Mais surtout… mes compagnes de route.
Elles m’ont vu fatigué.
Elles m’ont vu douter.
Elles m’ont vu tomber.
Elles m’ont vu me relever.
Elles ont entendu mes silences.
Elles ont accompagné mes moments de solitude.
Elles ont vu mes joies et mes colères.
Elles ont reçu mes larmes que personne d’autre n’a vues.
Et aujourd’hui, elles me regardent partir.
Alors je reste encore là.
Je regarde la mer.
Puis je regarde derrière moi.
Et pour la première fois, je réalise réellement ce que je viens de faire.
850 kilomètres.
Des centaines d’heures de marche.
Des milliers de mètres de dénivelé.
Des milliers et des milliers de pas.
Et pourtant, lorsque je regarde cette montagne derrière moi, je ne vois pas une distance.
Je vois une histoire.
Je vois chaque matin où il a fallu trouver la force de sortir de ma tente.
Je vois les montées où mes jambes brûlaient.
Les descentes où mes pieds suppliaient d’arrêter.
Je vois la chaleur.
La pluie.
Les nuits d’orage.
Le vent qui faisait trembler ma tente.
Les moments où le brouillard m’empêchait de voir à dix mètres.
Je vois les nuits passées dans des refuges, des cabanes, sous ma tente.
Je vois les baignades improvisées dans les torrents.
Je vois les sommets qui m’ont coupé le souffle.
Je vois les rencontres.
Les rires.
Les repas partagés.
Les personnes qui n’étaient que des inconnus quelques heures auparavant et qui sont devenues des compagnons de route.
Et puis je pense à tous ceux qui étaient loin derrière ces montagnes.
À tous ces messages reçus.
À toutes ces personnes qui ont marché avec moi sans jamais poser un pied sur ce sentier.
Et surtout… je pense à ceux pour qui je suis parti.
À ceux qui livrent un combat qu’ils n’ont pas choisi.
À ceux qui affrontent le cancer.
À leurs familles.
À leurs proches.
À ceux qui se lèvent chaque matin avec une montagne devant eux, sans savoir combien de temps il faudra pour atteindre le sommet.
Parce que moi… ma montagne, je l’ai choisie.
J’ai choisi de mettre ce sac sur mon dos.
J’ai choisi de marcher.
J’ai choisi la difficulté.
J’ai choisi la fatigue.
J’ai choisi de repousser mes limites.
Mais eux… ils n’ont pas choisi leur montagne.
Et pourtant, chaque jour, ils se lèvent.
Ils avancent.
Parfois d’un grand pas.
Parfois d’un tout petit.
Parfois simplement en trouvant la force de faire un pas de plus.
Mais ils avancent.
Et c’est peut-être la plus grande leçon que ces Pyrénées m’auront donnée.
En montagne, on monte.
Puis on descend.
On gagne de l’altitude.
Puis on en perd.
Parfois, on arrive au fond d’une vallée et le sommet semble encore plus loin qu’avant.
On peut avoir l’impression de reculer.
Mais il y a une chose que j’ai comprise ici :
quand on est tout en bas, la seule direction possible est celle du sommet.
Et lorsque l’on arrive enfin en haut… on se retourne.
On regarde le chemin parcouru.
Et on comprend que chaque pas avait son importance.
Alors, si je devais laisser un seul message derrière ces 850 kilomètres, ce serait celui-ci :
Ne regardez pas la montagne entière.
Elle est trop grande.
Trop impressionnante.
Trop difficile à imaginer.
Regardez simplement le prochain pas.
Puis faites-le.
Et demain… faites-en un autre.
Parce qu’un pas ne semble être rien.
Mais des milliers de pas peuvent traverser les Pyrénées.
Et peut-être que des milliers de petits gestes peuvent, eux aussi, faire avancer la lutte contre le cancer.
C’est pour ça que j’ai marché.
Pas pour devenir un héros.
Je ne suis pas un héros.
Je suis simplement un homme.
Un homme qui a voulu donner du sens aux pas qu’il pose.
Un homme qui a voulu transformer sa fatigue en message.
Ses kilomètres en soutien.
Sa traversée en espoir.
Et si, pendant ces trente-six jours, j’ai réussi à faire réfléchir ne serait-ce qu’une personne…
À faire sourire quelqu’un…
À donner du courage à quelqu’un qui se bat…
À rappeler à quelqu’un qu’il n’est pas seul…
Alors tous ces kilomètres avaient une raison d’être.
Je regarde encore la Méditerranée.
Elle est là.
Si proche maintenant.
Et pourtant, pour la première fois depuis trente-six jours… je n’ai pas envie d’avancer.
J’ai envie de rester ici.
Encore un peu.
Parce que je sais qu’en descendant ce col, quelque chose va se terminer.
Les Pyrénées ne seront plus devant moi.
Elles seront derrière moi.
À Banyuls, je poserai mon sac.
Je retrouverai les miens.
Je serai heureux.
Terriblement heureux.
Mais je sais déjà qu’une partie de moi restera ici.
Quelque part entre ces sommets.
Dans une vallée.
Sur un sentier.
Au bord d’un col.
Dans le silence d’une cabane.
Dans le bruit d’un torrent.
Dans chaque lever de soleil observé avec mon sac sur le dos.
Dans cette montagne qui m’aura accompagné pendant trente-six jours.
Alors je prends une dernière inspiration.
L’air frais entre dans mes poumons.
Je regarde une dernière fois cette immensité.
Derrière moi, les Pyrénées.
Devant moi, la Méditerranée.
Entre les deux…
moi.
Et quelques pas.
Je me retourne une dernière fois vers ces géants de pierre.
Et cette fois, je ne cherche pas le prochain sommet.
Je leur dis simplement merci.
Merci pour chaque montée.
Chaque vallée.
Chaque douleur.
Chaque doute.
Chaque sourire.
Chaque rencontre.
Chaque leçon.
Puis je remets mon sac sur mes épaules.
Je prends mes bâtons.
Et je commence à descendre.
Je descends vers la fin.
Et peut-être que c’est ça qui me bouleverse le plus.
Après trente-six jours à rêver de cette arrivée…
je découvre que le plus difficile n’est pas toujours d’atteindre le sommet.
Parfois, c’est de savoir qu’il faut le quitter.
Merci les Pyrénées. ❤️
Merci pour ces trente-six jours.
Merci d’avoir été mon refuge, mon adversaire et ma compagne de route.
Merci de m’avoir fait souffrir.
Merci de m’avoir émerveillé.
Merci de m’avoir appris à écouter mon corps, à respecter la montagne et surtout à ne jamais sous-estimer la force d’un simple pas.
La Méditerranée sera la fin de mon chemin.
Mais j’espère que le sens de ces pas continuera bien au-delà.
Pour tous ceux qui se battent contre le cancer.
Pour tous ceux qui les accompagnent.
Pour tous ceux qui espèrent.
Pour tous ceux qui, aujourd’hui, regardent leur propre montagne en se demandant comment ils vont réussir à la franchir.
Un dernier pas.
Puis un autre.
Et encore un autre.
Toujours. ❤️