02/06/2026
6 février 2026
Journal de bord #01
Sortie de 8h
-19 C
Marée haute à 6h30
(Baissant)
Mélange de soleil et de nuages
Vent faible, environ 10 km/h
Aujourd’hui, nous sommes allé.e.s à Rivière-Ouelle à la quête de l’EAU.
Depuis deux semaines, cette coquine semblait nous dire « allez donc voir ailleurs si j’y suis! ».
En bon.ne.s néophytes que nous sommes, une légère inertie s’était emparée de nous depuis le début de la saison.
C’est que l’anse de Saint-Denis nous était si familière, protégée, abritée; on s’y sentait sécure.
Et puis, les conditions changeant perpétuellement… pourquoi aller voir ailleurs?
Eh bien, aujourd’hui nous avons osé.e.s.
Après que nos co-équipiers.ère.s se soient mouillé.e.s les pieds, en début de semaine, à la pointe sèche de Saint-Germain, nous avons mis le cap à babord, à l’ouest, sur une autre pointe...aux orignaux celle-là!
Arrivée à 8h; attente – les ret**dataires s’en viennent qu’on se dit.
8h15 : Ça y est, on est toutes là!
8h17 : Enweille par là, la capote du canot.
8h19 : Enweille par-là le manteau (y va faire chaud).
8h21 : C’est parti, enweille dans le bateau!
Dès le départ, il faut prendre une décision en équipe. Passer du mur de glace à la banquise côtière implique de faire un saut d’environ 2 mètres de hauteur.
Heureusement, on a déjà fait ça avec Simon cette saison.
On a somme toute confiance que ça sera « smooth » (le canot fait 28 pieds de long, ça prendrait une méchante « drop » pour piquer du nez).
On se met dans nos trottes respectives -les trottes sont des cales-jambes; on se met un tibia dedans, tandis que l’autre jambe pousse contre la glace.
Pendant une seconde ou deux, ladite jambe flacotte dans le vide. On pourrait dire qu’elle pendouille, ou même qu’elle « chill ».
Le tibia de l’autre jambe, lui, est entouré de chair et de peau, il est rattaché à notre corps, qui lui, se trouve à être plus ou moins barouetté de tout bord tout côté lorsqu’on atterri enfin sur le champ de glaçons.
La banquise fait environ 50 mètres de largeur ici. Pour nous qui sommes habitué.e.s à trottiner sur 1000 mètres avant d’atteindre un semblant d’eau – du « frasil » plus souvent qu’autrement -, c’est absolument inédit!
Sans plus attendre, on se garoche à l’eau (façon de parler)!
Rame, rame, rame, rame et puis, hop! Hop avant! Hop arrière!
Tout le monde dans sa trotte, sauf le capitaine des glaces et son acolyte, qui des fois, s’aventurent les deux pieds hors du canot (on en reparlera).
Le barreur, lui, continue à ramer jusqu’à la dernière seconde, tâchant de nous propulser sur le barré, la glace amalgamée, solide, fixe, immuable, (c’est ce que vous croyez).
À ce stade là, c’est de la trotte, p*s de la trotte.
P*s de la trotte dans un « champ de blocaille », naviguer au travers des « hummocks », ces « monticules de glaces brisées soulevées par la pression »1, faut pas avoir froid aux yeux!
On s’amuse comme ça pendant un boutte : on va sur l’eau libre, quasiment une mer d’huile aujourd’hui, et puis on retourne sur la glace, dans notre fameuse « barrière de sarrasins ».
Éventuellement, quand la glace est sûre, on prend des petites pause, on respire par la bouche et on discute. On analyse nos bons coups, on revient sur des moments d’hésitations, de confusion parfois, on décante momentanément au beau milieu de la battures pleine de frimas.
On laisse la lumière sublimer nos pores, bénir le peu de peau qu’on a à découvert.
Et puis, aussi vite que cet instant a paru long, on est reparti.e.s, dans une configuration différente cette fois. Donnez-vous la main et changez de place comme qui dirait!
Arnaud essaie la barre, Cynthia la cadence, Will renoue avec l’avant du bateau. Jess, elle, s’installe dans son siège d’arrière babord, plus solide que jamais.
Plus t**d, Marika prendra elle aussi la barre… c’est elle qui nous ramènera finalement au quai.
Chaque sortie amène son lot de peurs et d’euphorie. Nos expériences cumulées, ce que chacun.e d’entre nous vit à l’intérieur de soi, dans le canot, ressemble à autant de « floes », ces fragments de glace changeants, qui tantôt se rapprochent et tantôt s’éloignent, mais qui, tôt au t**d se mettent à se mouvoir, à croître ensemble, et qui en viennent à former ce qu’on aurait pas pu inventer, nous autres, les kamouraskois.e.s adeptes de canot à glace : un « floe des battures ».
1 Glossaire de glaces : https://www.canada.ca/fr/environnement-changement-climatique/services/previsions-observations-glaces/conditions-glaces-plus-recentes/glossaire.html
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