03/09/2026
Il y a une petite scène que je trouve assez révélatrice.
— On partirait vendredi soir. Tu en penses quoi ?
— Moi, j’aurais plutôt préféré samedi matin.
— Oui, mais samedi on perd toute la matinée. Et puis vendredi soir il y aura moins de circulation. J’ai regardé, on peut arriver t**d sans problème.
Bon.
Manifestement, la question n’était pas tout à fait : « Tu en penses quoi ? »
La personne avait déjà réfléchi au trajet, vérifié l’arrivée, comparé les horaires. Elle avait une préférence très nette et de bons arguments pour la défendre. Ce n’est pas un problème en soi. On a parfaitement le droit d’avoir avancé dans sa réflexion avant d’en parler à quelqu’un. Ce qui m’intéresse davantage, c’est le décalage entre la place que la question semble offrir et celle qui existe réellement.
Parce qu’on fait tous ça, à des degrés différents. On demande l’avis de quelqu’un, puis on répond immédiatement à chacune de ses réserves. On sollicite une préférence, mais une seule réponse nous arrange vraiment. On dit « qu’est-ce que tu voudrais ? » alors qu’en réalité, trois quarts de la décision sont déjà pris. Et parfois on ne s’en rend même pas compte.
On a tellement réfléchi à notre solution qu’elle nous paraît simplement logique. Les objections de l’autre deviennent alors des problèmes à résoudre plutôt que des éléments susceptibles de modifier notre choix. Ce qui peut donner des conversations un peu curieuses : l’autre est invité à participer, mais découvre au fur et à mesure qu’il doit surtout défendre son avis face à un dossier déjà bien préparé.
À force, certaines personnes cessent d’essayer. Elles répondent « comme tu veux », « fais au mieux », « ça m’est égal ».
Pas toujours parce qu’elles n’ont pas de préférence. Parfois, elles ont simplement compris que l’énergie nécessaire pour l’exprimer est supérieure à l’influence qu’elle aura sur la décision. C’est là que je trouve utile de savoir, avant de demander un avis, ce que l’on cherche vraiment.
Il m’arrive d’avoir déjà quasiment décidé et de vouloir simplement vérifier que je n’ai rien oublié. Dans ce cas, je peux le dire : « Je pense partir vendredi soir. C’est l’option qui me paraît la plus pratique. Est-ce que tu vois un problème auquel je n’ai pas pensé ? » Je peux aussi avoir une préférence tout en étant réellement prêt à en changer : « Pour l’instant, je penche plutôt pour vendredi, mais je n’ai encore rien réservé. Toi, tu préférerais quoi ? » Et il y a des moments où la décision est réellement ouverte. Là, « qu’est-ce que tu en penses ? » correspond assez bien à ce qui est proposé.
Ces trois conversations se ressemblent, mais la marge laissée à l’autre n’est pas la même. C’est peut-être ça qu’il vaut mieux rendre clair. Toutes les décisions ne doivent pas être prises à deux, à trois ou à dix. On peut aussi avoir la responsabilité de décider et l’assumer. Demander l’avis de quelqu’un ne nous oblige d’ailleurs pas à le suivre. Mais si sa réponse ne peut pratiquement plus rien changer, mieux vaut qu’il le sache. Ça évite de transformer une consultation en exercice un peu frustrant où quelqu’un découvre, argument après argument, que la décision pour laquelle on vient de lui demander son avis était en réalité déjà presque terminée.
Pouvoir donner son opinion, c’est une chose.
Savoir quelle place cette opinion peut encore prendre dans la décision, c’en est une autre.